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DE LA FIN DE L'EMPIRE SOVIÉTIQUE AU RETOUR DE L'EMPIRE RUSSE



Dans un remarquable raccourci historique, l’historien opposant russe Sergey Lebedev explique comment le régime poutinien tente de restaurer la domination de la Russie sur l’ancien territoire de l’URSS et de re-créer un nouvel empire russe autocratique.


Les accords de Minsk stipulaient en 1991 que "L'URSS, en tant que sujet du droit international et réalité géopolitique, cesse d’exister".

De fait, "à l'exception évidente des trois Etats baltes, "l’Union soviétique s'est décomposée en mini-URSS, en une série d’URSS à plus petite échelle, en formations d'Etats-nations qui ont conservé une fatidique marque de naissance : l'empreinte totalitaire (…).


Et "les nouveaux dirigeants de ces Etats étaient des représentants des élites soviétiques, des hommes du passé : secrétaires du Parti, ministres soviétiques, généraux du KGB, garants d'une idéologie autoritaire ; il n'y avait pratiquement pas de mouvements alternatifs pro-démocratiques suffisamment forts pour élaborer et mettre en œuvre un programme démocratique.


L’auteur s’inscrit d’autre part en faux contre "le récit communément admis selon lequel l'URSS s'est effondrée sans effusion de sang” : en fait, "l'histoire post-soviétique est une histoire de guerres, de conflits ethniques, de saisies de territoires, de bains de sang de civils."(1) - dont le coût " s’élève à des centaines de milliers de tués et des millions de réfugiés ; des villes détruites, des relations internationales compromises pour les décennies à venir, une violence généralisée …"


Pour ce qui concerne la Russie elle-même, l’auteur note qu’au début des années 90, l’occasion a été manquée de permettre l’apparition "d'une culture politique démocratique et d'une alternance au pouvoir par le biais d’élections”. Et il explique que “à ce moment-là, la société civile a essentiellement rejeté toute tentative d’examen politique et juridique du passé sur le modèle de l'Allemagne de l'Est, qui aurait pu bloquer toute chance de retour au pouvoir des élites soviétiques et des forces de sécurité de l’Etat.”


Il rappelle l’illusion selon laquelle “dans les années 1990, les partisans des réformes économiques espéraient que l’économie de marché allait pouvoir à elle seule conduire la Russie à la démocratie et créer une société libre”. Mais cette prédiction s’est avérée fausse : "le résultat a été une économie semi-féodale (…) , d'abord dominée par les oligarques, puis par les siloviki (hommes issus des services de sécurité et de l'armée), qui ont privatisé les pouvoirs régaliens de l’Etat."


Plus fondamentalement, il explique que “le projet soviétique s'est construit à partir du passé et s'est légitimé par le futur, par un objectif prophétique futuriste : la construction du communisme” - mais que "la Russie de Poutine se situe dans le temps d'une manière très différente, il s’agit d’un projet conservateur” dans lequel "il n'y a pas d’aspects positifs dans le futur, et il n'y a pas de désir d'y arriver, pas de désir d’y vivre”.


Au total, Sergey Lebedev constate que "le rideau de fer, symbole du conflit Est-Ouest, revient, sauf qu'il est désormais situé plus à l'est : la frontière entre la Russie et l'Ukraine est un champ de bataille” et que "nous allons faire face à la post-existence de l'URSS, à la longue décadence de l'empire (…) et ce pendant quelques décennies encore.


Dans l’immédiat, c’est bien à la poussée russe en Ukraine que doit faire face l’Union européenne - en même temps qu’aux tentatives de déstabilisation de la Russie dans les Balkans. L’Europe hésite encore entre des stratégies d’ “appeasement" ou/et de “containment” qui évoquent de fâcheux souvenirs. Ceux d’une époque pas si lointaine où les régimes démocratiques n’ont pu repousser que par la force l’agression perpétrée par un régime autocratique.


Le nouvel empire russo-poutinien s’écroulera-t-il sur lui-même “dans quelques décennies"comme son prédécesseur soviétique ? Ou les populations concernées parviendront-elles à secouer le joug dans un délai plus rapproché ? Le soft power de l’UE contribuera-t-il efficacement à un sursaut démocratique ? L’Union parviendra-t-elle au moins à soutenir une position et des (ré)actions communes ? Ou bien se laissera-t-elle paralyser par une règle d’unanimité bien dérisoire en la circonstance - surtout si le (ou les) gouvernement responsable d’un éventuel veto est lui-même en situation de violation répétée du droit communautaire ...




Jean-Guy Giraud 15 - 01 - 2022

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NB Sur l’analyse du modèle russe poutinien, voir : https://www.lesamisdutraitedelisbonne.com/post/éloge-de-la-russie-poutinienne

et sur la “politique russe" de l’UE : https://www.lesamisdutraitedelisbonne.com/post/quelle-politique-russe-de-l-ue



(1) "La guerre civile en Géorgie (1991-1991) ; la guerre civile au Tadjikistan (1992-1993) ; les guerres du Haut-Karabakh entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan (1992-1994, 2020), le conflit osséto-ingouche en 1992 et deux guerres en Tchétchénie (1994-1996, 1999-2009) qui ont eu lieu sur le territoire de la Fédération de Russie ; les guerres en Abkhazie (1992-1993) et en Ossétie du Sud (1991-1992, 2008) et la guerre en Transnistrie (1991-1992) qui se sont déroulées avec l'intervention de la Russie ; l'annexion forcée de la Crimée (2014) et l'agression russe dans l'est de l'Ukraine (de 2014 à ce jour) – ne sont qu’une partie des conflits armés post-soviétiques"