Rechercher
  • giraudjeanbaptiste0


Mr. Victor Orban, Premier Ministre de Hongrie, publie sur son blog un Samizdat N°14 à l’occasion du départ de la Chancelière d’Allemagne, Mme Angela Merkel. Ce texte est bref et mérite une lecture attentive pour les raisons suivantes.


Bien qu’il vise principalement les relations entre la Hongrie et l'Allemagne - sa portée se veut en fait plus large. L’auteur y soutient la thèse d’une "fracture ouverte" au sein de l’UE entre les pays d’Europe occidentale (dont l’Allemagne serait implicitement le leader) et l’Europe centrale (“Central Europeans”).

Fracture apparue au grand jour à l’occasion de la crise migratoire de 2015 qui aurait révélé les "profondes différences philosophiques, politiques et émotionnelles" entre les deux groupes.


Selon l’auteur, l’Europe occidentale serait sur le chemin d’une autre civilisation qui conduirait à "une conception post-chrétienne et post-nationale de l’état", considérée comme "moralement supérieure" à celle dominante en Europe centrale.

Il cite à plusieurs reprises - et dans le même ordre - les quatre grands sujets de désaccord : l’immigration, le genre, le fédéralisme et la “germanisation” (“pro-german Europe agenda”).


Il faut bien sûr faire la part des choses : ces propos sont ceux d’un dirigeant en place (et en pré-campagne électorale) dont la politique et la personnalité appellent de fortes réserves. Ils ne représentent pas forcément les sentiments majoritaires de la population hongroise ni, à plus forte raison, ceux des autres populations centre-européennes.


Mais il conviendrait peut-être tout de même d’analyser avec plus d’attention chacun de ces quatre griefs - ne serait-ce que pour les réfuter ou les relativiser :

  1. sur l’immigration : il ne s’agit pas d’être pour ou contre mais de prendre acte du caractère structurel et d’ampleur mondiale d’un phénomène qui ne peut être traité - en Europe - que de façon collective et solidaire tenant compte des différents contextes nationaux. Mais il doit aussi l’être avec une objectivité qui permette de combiner humanisme et réalisme cad le souhaitable et le possible. Sans prêter le flanc à des critiques ou des prétextes d’ordre idéologique ou “civilisationnel”,

  2. sur le genre : c’est d’abord le type même de débat “en décalage” avec le coeur de métier de l’UE. Celle-ci est peu compétente, peu légitime et mal équipée pour en traiter directement - sauf sous l’angle de la protection des droits individuels. Ce n’est guère son rôle de trancher sur des questions de société ou de moeurs qui, par ailleurs, divisent profondément les opinions nationales dans chacun des deux groupes distingués par Mr. Orban. Cette question est plus grave qu’il n’y parait et ne devrait pas être négligée,

  3. sur le fédéralisme : au-delà du malentendu sur le concept lui-même, il convient de rappeler que l’UE vise non pas à la création d’un quelconque “Super-État” mais à “une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe” - ce qu’aucun dirigeant ne peut décemment condamner. Et que l’action de l’UE est strictement encadrée par les trois principes d’attribution, de subsidiarité et de proportionnalité que peut à tout moment invoquer un Etats membre,

  4. sur la “germanisation” : il se trouve que l’Allemagne est l’Etat membre le plus peuplé et la principale puissance économique de l’UE. Peut-on pour autant affirmer qu’elle menace de dominer politiquement et idéologiquement l’Union ? Si, dans certains domaines, son influence est à la mesure de son poids relatif - il serait contraire à la vérité de lui prêter un quelconque désir de domination et, encore moins, un quelconque agenda politique ou idéologique. Ce grief est sans doute le plus mal fondé et le plus détestable des quatre.

On voit donc que les arguments de Mr. Orban peuvent - et doivent - être contestés. Et ce d’autant plus que d’autres dirigeants - principalement, il est vrai, d’Europe centrale - les reprennent à leur compte. Si un malentendu - sinon une “rupture" - existe effectivement entre les deux groupes d’Etats membres, il est sans doute principalement causé par le mauvais fonctionnement de systèmes démocratiques et sociaux non encore stabilisés. Systèmes qui permettent à des dirigeants contestables d’instrumentaliser à leur profit de faux procès qui ne peuvent que nuire aux intérêts nationaux comme européens.

Mr. Orban termine son propos sur une note particulièrement agressive :

“the era of ambiguity, stealth politics and drifting has ended (with Merkel). The gloves are now off as we enter a new age”.

Sans tomber dans cette provocation, l’Union doit toutefois tenir compte de ces avertissements. L’”Ostpolitic” européenne entreprise depuis plus de quinze ans n’est pas parvenue à son terme et les nouveaux élargissements envisagés risquent de prolonger la durée de la transition. Détermination mais aussi prudence et réalisme devront guider son action.

Jean-Guy Giraud 07 - 12 - 2021